Socialisation aux pratiques de mobilité / socialisation par les pratiques de mobilité


Le 04/04/2019

Université Paris-Est Marne-la-Vallée, bâtiment Bienvenüe, salle B17-B20

UNE INTERROGATION GENERALE PORTANT SUR LARTICULATION ENTRE SOCIALISATION AUX PRATIQUES DE MOBILITE ET SOCIALISATION PAR LES PRATIQUES DE MOBILITE

 

Les enquêtes portant sur les déplacements quotidiens et les changements intervenant dans les choix de modes de transports privilégiés par les individus au fil de leur trajectoire biographique distinguent l’articulation entre apprentissage aux modes de transports et apprentissages par les modes de transports au fil du temps. Le souhait de repenser ensemble ce double mouvement (aux / par) est au centre de la recherche qualitative menée actuellement par des membres du département AME (IFSTTAR) sur les processus de démotorisation des ménages urbains dans le cadre de l’ANR Mode (Motifs de démotorisation dans les aires urbaines françaises).

C’est cette même volonté qui est à l’origine de cette journée d’étude dont l’objectif principal est d’alimenter une réflexion pluridisciplinaire et collective sur l’actualité de l’idée que les pratiques de mobilité font et sont faites par la socialisation continue des individus, et de le faire en prenant appui sur des recherches empiriques. Les pratiques de mobilités spatiales sont définies pour cette journée comme des déplacements dans l’espace dont les motifs sont produits et institutionnalises par les contextes successifs dans lequel sont plonges et socialises les individus : travail, consommation, loisirs, culture, entretien de relations familiales ou amicales, pratiques du tourisme, etc. Cette définition large permet de rendre compte des mobilités dans toute leur diversité polysémique, sans les limiter a priori à une temporalité (le quotidien par exemple), à une portée ou à̀ un mode de déplacement, etc.

LA SOCIALISATION : DES APPRENTISSAGES PLURIELS DANS DES CONTEXTES MOUVANTS

Si la notion de socialisation retient l’intérêt des organisat.rices.eurs c’est qu’elle est de plus en plus fréquemment mobilisée dans le domaine de recherche portant sur les transports et les pratiques de mobilité. Elle peut être l’objet central d’enquêtes dans le domaine [par exemple : Kaufman, Widmer, 2007 ; Baslington, 2008 ; Oppenchaim, 2016 ; Devaux, 2014 ; Sayagh, 2018]. Elle est d’autres fois intégrée à l’analyse de manière plus implicite [par exemple : Lazendorf, 2003 ; Scheiner, 2007 ; Cailly et al., 2014 ; Rau, Manton, 2016].

Dans les sciences sociales, et particulièrement en sociologie, la notion de socialisation est généralement définie comme «l’ensemble des processus par lesquels l’individu est construit […] modelé, façonné, fabriqué, conditionné, par la société globale et locale dans laquelle il vit, processus au cours desquels l’individu acquiert, apprend, intériorise, incorpore, intègre, des façons de faire, de penser et d’être qui sont situées socialement » [Darmon, 2006, p.6]. Plus concrètement, la socialisation est ce qui conduit l’individu à acquérir et à intérioriser des références pour agir dans le monde social : manières de table, orientation dans l’espace et le temps, hiérarchisation des préférences culturelles, façon de parler, etc. L’intériorisation puis l’actualisation de ces références pour agir, entendues comme autant de repères pour l’action et la coordination avec autrui, sont toujours considérées comme référées à des contextes d’action qui leur donnent sens ainsi qu’à des appartenances sociales qui les déterminent du point de vue de leur contenu et de leur forme : appartenance de classe, de genre, territoriale ou encore professionnelle. L’incorporation dans le temps long et l’efficacité le plus souvent renouvelée du corpus de références pour agir d’un individu tendent à faire percevoir, métaphoriquement, la socialisation comme un processus d’acquisition d’une quasi « seconde nature sociale » qui oriente imperceptiblement les raisonnements et pratiques quotidiennes.

Ces vingt dernières années, nombre de recherches en sciences sociales, menées sur des domaines de pratiques variés (pratiques alimentaires, énergétiques, scolaires, culturelles) ont permis d’identifier trois dimensions ayant fait considérablement progresser la connaissance des mécanismes de la socialisation. Premièrement, l’apprentissage de références pour agir est réalisé dans des contextes et à partir de propriétés sociales qui peuvent varier, parfois fortement, au cours de l’existence des personnes [Lahire, 2013]. Deuxièmement, la socialisation est considérée comme ayant un rapport direct avec le monde matériel environnant et déterminant pour partie l’action sociale des personnes [Authier, 2012]. L’environnement matériel est lui aussi soumis à des changements, quelquefois importants, auxquels doivent, d’une manière ou d’une autre, se conformer, s’adapter ou s’affronter les individus. Enfin, une interrogation centrale porte sur qui transmet quoi au cours de la socialisation [Darmon, 2006 ; Lignier, 2015]. Quels sont les agents socialisateurs (humains ou non humains) et les références pour agir effectives qui jalonnent concrètement l’histoire des socialisations individuelles ?

L’instabilité des contextes, des propriétés sociales, de la culture matérielle ou de l’identité des agents socialisateurs a des raisons d’origines ou de natures diverses. L’individu a plus ou moins de prises sur ces raisons et l’emprise progressive qu’elles peuvent avoir sur son quotidien et ses pratiques. Elles peuvent être biographiques (mise en couple, déménagement, carrière professionnelle, bifurcations biographiques, etc.), socio-économiques (changement de statut d’un type d’emploi, de régime comptable d’une pratique, émergence de nouveaux enjeux comme les enjeux environnementaux, etc.) ; technologiques (popularisation d’internet, du téléphone portable, des modes d’autoproduction d’énergie).

Admettre que la socialisation se réalisé et se trouve induite de contextes, de propriétés sociales, d’un monde matériel ou d’agents socialisateurs qui changent au fil du temps n’est pas sans conséquence pour la recherche. Le chercheur est obligé de prendre en compte au cours des enquêtes les possibles renouvellements des références pour agir, des « socialisations secondaires » [Berger, Luckmann, 1966], pour un seul et même individu au cours du temps, mais aussi de considérer que la socialisation n’est pas donnée une fois pour toutes et pour l’ensemble des domaines de l’existence [Lahire, 1998 ; Darmon, 2006].

Ainsi, de nombreuses enquêtes contemporaines autour de la socialisation mettent en évidence des tensions entre références pour agir héritées de la socialisation primaire et des références pour agir acquises au fil de la trajectoire biographique. L’usage du terme de « tension » plutôt que celui de substitutions souligne que les secondes ne chassent jamais totalement les premières, sauf cas exceptionnel. La précision est d’autant plus utile afin de montrer comment, parfois, des références pour agir apprises lors de différentes étapes du parcours de vie et dans différents contextes biographiques, peuvent coexister chez un même individu, entrant en conflit et rendant aussi possibles l’avènement d’individus aux pratiques plurielles pour un même domaine de l’existence, celui de la culture par exemple [Lahire, ibid.]. On ne peut exclure aussi l’examen des recoupements entre les différents domaines de l’existence et l’effet de transposition de référence pour agir d’un domaine à l’autre.

(RE)PROBLEMATISER LES LIENS ENTRE SOCIALISATION ET PRATIQUES DE MOBILITE

Partant de l’idée que cette perspective dynamique de la socialisation s’applique aussi aux pratiques de mobilité, la première ambition de cette journée d’étude sera de ré – examiner la contribution que la théorie de la socialisation ainsi entendue peut apporter à la connaissance dans ce champ de recherche, tout en dépassant des acceptions mécanistes et homogénéisantes.

Effectivement, à quelques exceptions près issues directement de la sociologie [par exemple : Oppenchaim, op. cit. ; Devaux, op. cit. ; Sayagh, op. cit.], l’usage qui a été fait jusqu’à ce jour de la théorie de la socialisation dans l’examen des pratiques de mobilités au fil de trajectoires biographiques, autrement dit de l’acquisition de certaines références pour agir en la matière, n’a pas toujours ou pas encore pris en compte l’ensemble des paramètres évoques ci-dessus. Ainsi, de manière indépendante ou croisée, le rôle des différentes appartenances (générationnelle, de genre, de classe, territoriale, etc.) a pu être occulté dans l’explicitation des socialisations en termes de pratiques de mobilité.

Une partie de la littérature examinée pour préparer cette journée d’étude s’appuie aussi sur l’idée d’une sorte de substitution complète de pratiques de mobilités par d’autres à l’occasion de ruptures biographiques (ainsi le passage de la voiture au couple RER / métro dans les cas de démotorisation) ou de la survenue « d’évènements clés » (déménagement, changement de configuration familiale, etc.).

Plus encore, la socialisation aux pratiques de mobilités semble faire l’impasse sur la dialectique existante entre socialisation aux pratiques de mobilité et socialisation par les pratiques de mobilité, c’est-à-dire entre contexte, appartenance, agent socialisateur et monde matériel, en se situant strictement dans l’un ou l’autre de ces domaines. La pertinence d’articuler les deux perspectives n’a pourtant pas échappé à certain. e. s auteur. e. s [Massot, Orfeuil, 2005 ; Green, Rau, 2016] et a déjà prouvé sa portée heuristique dans des enquêtes de terrain [Devaux, 2014 ; Sayagh ; 2018].

DES COMMUNICATIONS ARTICULANT SOCIALISATION AUX ET PAR LES PRATIQUES DE MOBILITE AU FIL DES TRAJECTOIRES BIOGRAPHIQUES

Pour cette journée il est ainsi attendu des communications qu’elles articulent les deux dimensions de cette socialisation (à̀ et par). Du point de vue de la dynamique de la socialisation aux pratiques de mobilité, les présentations pourront proposer, par exemple, des enquêtes s’intéressant aux mécanismes par lesquels les appartenances de classes, de race, de genre aussi bien que les effets de territoire, de mobilité sociale intercèdent dans la socialisation à certaines références pour agir en la matière et comment cette socialisation primaire peut se trouver (re) mise en réflexion à l’occasion de changements biographiques ou d’une socialisation secondaire. Concomitamment, il s’agira de mettre en évidence les modalités par lesquelles les technologies ou réseaux de transports peuvent être des occasions de façonnement ou de remise en réflexion des références pour agir en matière de pratiques de mobilité.

AXES THEMATIQUES DE PROPOSITIONS

  • Socialisation primaire et pratiques de mobilité ;
  • Changements biographiques et pratiques de mobilité ;
  • Sortir du labyrinthe : repenser les pratiques de mobilité comme des composantes intriquées à des formes de vie ? ;
  • Quelles perspectives intersectionnelles pour l’examen des socialisations aux et par les pratiques de mobilité ? ;
  • Des groupes professionnels du gouvernement des pratiques de mobilité ?
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