Étude sur les livreurs des plateformes de livraison instantanée du quart nord-est de Paris

Contexte

Depuis quelques années, s’est développée dans les grandes villes une activité de « livraison instantanée »[1] passant par des plateformes en ligne telles Uber Eats ou Deliveroo. Si des services de coursiers pour plis ou colis, ou de livraison de plats, existent depuis de nombreuses années, il s’agit là d’une activité d’un genre nouveau, marquée par la tertiarisation et la numérisation. Le statut d’emploi des professionnels de ce secteur, qui exercent massivement en tant qu’autoentrepreneurs livrant pour des plateformes en ligne et rémunérés à la course, constitue également une révolution, qui peut être désignée par le terme d’ « ubérisation » ou de « plateformisation ».

Les premières plateformes de livraison de repas Uber Eats et Deliveroo sont arrivées à Paris au tournant des années 2015-2016, avant d’essaimer dans d’autres villes, et d’être rejointes par d’autres plateformes, comme Just Eat ou Frichti. Bien que ce type de service ne soit, à l’heure actuelle, pas encore rentable pour les sociétés qui le proposent, il connait un grand succès auprès des utilisateurs. Cela s’accompagne néanmoins d’un certain coût – social – pour les livreurs, dont les difficiles conditions de travail ont rapidement été pointées par les médias. Outre des enquêtes journalistiques, compilant observations et témoignages, ou des informations produites par les plateformes elles-mêmes, il n’existe que très peu de données chiffrées permettant de délimiter la réalité de cette nouvelle activité.

C’est pourquoi, accompagnées de 6t-bureau de recherche, l’Université Gustave Eiffel, la Chaire Logistics City et l’ANR MOBS cherchent à produire des données objectives et quantifiées sur le profil et l’activité des livreurs.

Méthodologie

6t et l’Université Gustave Eiffel, la Chaire Logistics City et l’ANR MOBS, s’intéressent aux livreurs de plateforme depuis 2016. Cette étude, menée en 2021, sous la direction de Lætitia Dablanc, est ainsi la quatrième réalisée sur le sujet.

Elle repose sur une enquête quantitative, réalisée auprès d’un échantillon de plus de 500 livreurs interrogés in situ dans le quart nord-est de Paris. Les livreurs ont été interrogés à l’aide d’un questionnaire, administré en face à face par une équipe d’enquêteurs répartis sur une dizaine de points d’enquête, au cours du mois de février 2021.

Le questionnaire administré en 2021 comporte plusieurs questions identiques à celles du questionnaire utilisé en 2020, permettant d’établir des comparaisons et d’identifier des évolutions.

Principaux résultats

Qui sont les livreurs ?

La livraison est une activité très fortement masculine : 93% des enquêtés sont des hommes. Ils sont également jeunes (âge moyen de 31 ans) et très peu diplômés. Seuls 10% d’entre eux ont la nationalité française.

En 2021, on dénombre 18% d’étudiants parmi les livreurs, une proportion en forte hausse par rapport à l’année précédente. De plus, 12% des enquêtés exercent une autre activité professionnelle en parallèle.

Pour ce qui est du statut sous lequel ils exercent, 54% réalisent leur activité de livraison en tant qu’autoentrepreneurs, 28% en tant que salariés et 11% en tant que coopérateurs, là-aussi en très forte hausse par rapport à l’édition 2020 de l’enquête.

En croisant statut et exercice d’une autre activité en parallèle (études, autre activité professionnelle), nous proposons la typologie d’analyse suivante :

Livreurs autoentrepreneurs, soit les livreurs ayant un statut d’autoentrepreneur (ou indiquant qu’ils en ont un) et dont la livraison constitue l’unique activité, qui représentent 41,4% de notre échantillon ;

Livreurs salariés, soit les livreurs ayant un statut de salarié, à temps plein ou à temps partiel, et dont la livraison constitue l’unique activité, qui représentent 17,8% de notre échantillon ;

Livreurs à autre statut, livreurs dont la livraison constitue l’unique activité et qui ne sont ni autoentrepreneurs ni salariés (soit des statuts d’intérimaires, de coopérateurs ou indéterminés), qui représentent 12% de notre échantillon ;

Livreurs en situation de cumul d’activités professionnelles, exerçant une autre activité en parallèle (quel que soit le statut sous lequel ils exercent leur activité de livreur), qui représentent 10,6% de notre échantillon ;

Étudiants livreurs, livreurs suivant actuellement une formation (quel que soit le statut sous lequel ils exercent leur activité de livreur), qui représentent 18,2% de l’échantillon.

Répartition des livreurs selon la typologie d’activité et de statut établie (échantillon total – n=517)

Comment travaillent les livreurs ?

Les deux tiers des livreurs exercent cette activité depuis moins d’un an. De plus, il s’agit de la première activité professionnelle exercée en France pour plus d’un quart d’entre eux, un résultat qui reflète le jeune âge des livreurs. Le bouche-à-oreille joue un rôle clef dans l’entrée dans l’activité de livraison : plus de la moitié des livreurs enquêtés le sont devenu sur les conseils d’un ami ou d’un collègue.

Pour les livraisons, le véhicule le plus répandu est le vélo, utilisé par plus de 46% des livreurs le jour de l’enquête. Si 61% des livreurs à vélo utilisent leur propre véhicule, 39% utilisent un véhicule en libre-service, essentiellement un Vélib’ électrique. Mode de livraison dominant, le vélo est suivi du deux-roues motorisé, utilisé par 36% des livreurs. Précisons à ce titre que seule une minorité de livreurs à deux-roues motorisé disposent d’une licence de transport, pourtant nécessaire dès lors qu’un véhicule motorisé sert à effectuer les livraisons.

Répartition des livreurs selon le véhicule (échantillon total – n=517)

En moyenne, un livreur travaille 5 jours ½ par semaine, près de 7 heures par jour, et effectue 18 livraisons quotidiennes. Ces chiffres varient selon la catégorie de livreurs considérée. Notons en effet que les livreurs autoentrepreneurs passent plus de jours au cours d’une semaine, et plus d’heures par jour travaillé, à livrer que les autres catégories de livreurs. Par ailleurs, les livreurs salariés sont ceux qui effectuent le plus de livraisons à la journée.

Nombre moyen de livraisons quotidiennes par catégorie de livreurs (échantillon total – n=517)

La rémunération des livreurs apparaît très faible, avec 80% des enquêtés déclarant gagner moins de 1 500€ par mois grâce à cette activité. Mis en lien avec le nombre d’heures consacrées à la livraison, ces résultats suggèrent que les livreurs travaillant pour des plateformes gagneraient moins que le SMIC horaire.

Quel regard les livreurs portent-ils sur leur activité ?

Si les livreurs apprécient l’autonomie que leur confère cette activité, ils déplorent des conditions de travail difficiles notamment en ce qui concerne le risque d’accident de la circulation (un quart d’entre eux a déjà subi un accident dans le cadre de son activité de livraison), les conditions météorologiques et la dimension physique du métier. Ce sont les livreurs autoentrepreneurs qui sont les moins satisfaits de leurs conditions de travail, tandis que les salariés en sont les plus satisfaits.

La crise sanitaire a eu un impact fort sur le quotidien des livreurs. Elle a tout d’abord incité une partie des enquêtés à se tourner vers cette activité, notamment parmi les étudiants. Plus de la moitié des livreurs enquêtés déclarent que la crise a détérioré leurs conditions de travail et a entraîné une diminution de leur nombre de courses et de leurs revenus. Les livreurs salariés semblent avoir été les plus épargnés par la crise. Il ressort donc que la crise a eu un impact négatif pour les livreurs de plateformes, notamment s’ils sont autoentrepreneurs, précarisant plus encore une population déjà fragile, ce qui soulève des enjeux en termes de protection de ces travailleurs indépendants.

Impact de la crise sanitaire sur leurs conditions de travail par catégorie de livreurs (échantillon total – n=517)

Pour télécharger le rapport d’analyse


[1] Dablanc L., et al. (2017) “The rise of on-demand ‘Instant Deliveries’ in European cities”, Supply Chain Forum: An International Journal, 18:4, 203-217, DOI: 10.1080/16258312.2017.1375375 ; URL: https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/16258312.2017.1375375

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